Un Poisson dans l’désert : récit d’un laboratoire poético-musical du Grand Est

8 juillet 2025

Nom énigmatique, univers bigarré, performances hybrides : Un Poisson dans l’désert intrigue dès le premier regard. Implanté dans le Grand Est, ce collectif, à la fois label, groupe et cellule artistique transversale, a su tracer une ligne singulière, refusant tout formatage. Dans les paysages musicaux uniformisés, ils sculptent des oasis où cohabitent chanson expérimentale, poésie surréaliste et énergie brute héritée du punk.

Leur esthétique s’inscrit dans la tradition du Dadaïsme et de l’expérimentation théâtrale, même si leurs influences directes sont parfois moins académiques : « On se sent aussi proches de Bashung que des Monty Python », confiaient-ils à France Bleu Alsace lors de la sortie de l’album La Soif du Sel en 2022 (source : France Bleu).

  • Chanson francophone, mais jamais classique dans la forme
  • Performances scéniques qui intègrent vidéo, arts plastiques et théâtre d’objet
  • Thématiques décalées : l’absurdité du quotidien, l’écologie, la douceur du marginal
  • Techniques d’enregistrement artisanales, souvent en home-studio, revendiquées à contre-courant de la surproduction

Né au croisement de plusieurs scènes « alternatives » de Strasbourg et Nancy en 2017, Un Poisson dans l’désert rassemble autour de sa fondatrice Marie Ferry des musiciens, poètes, bidouilleurs sonores et plasticiens. Leur premier EP fait irruption sur Bandcamp à l’automne 2017 avec une esthétique lo-fi radicale. Dès le départ, la volonté est de décloisonner les rôles : qui chante ? Qui joue ? Qui raconte ?

Certains membres sont issus des anciennes scènes punk strasbourgeoises, d’autres de formations classiques. Cette diversité se perçoit dès les premiers concerts : claviers désaccordés voisinent avec guitares acoustiques, tandis qu’une scie musicale improvise sur une berceuse. Le projet devient vite collectif, prenant la forme d’un « laboratoire d’écriture partagée » (source : interview Grand Est Info, 2019).

  • 5 membres « cœurs » permanents
  • Jusqu’à 12 artistes sur scène lors d’événements spéciaux
  • Organisation de 5 résidences artistiques entre 2020 et 2023 sur Strasbourg, Nancy et Mulhouse

Si l’univers du collectif s’affirme comme absurde et poétique, il s’affiche également engagé. L'écologie y occupe une place centrale, mais loin des slogans, c’est la fragilité du vivant, le « minuscule sublime » qui sont mis en avant. À titre d’exemple, le projet Micro-Faune (2021) invitait le public à composer des textes à partir de fragments oubliés de biodiversité urbaine.

Sur le plan sonore, les textes oscillent entre poésie brute (inspirée de René Char ou Jacques Prévert) et chroniques sociales, dans un style qui évoque parfois les néo-chansonniers (Thomas Fersen, les Ogres de Barback) mais avec une dose d’expérimental bien plus accentuée. L’influence du spoken-word (parole orale, slam) est notable, portée par une écriture où l’absurde dialogue avec la tendresse.

  • Textes majoritairement en français
  • Mélanges d’instruments rares (harmonium indien, scie musicale, toys électroniques, field recordings de tramway strasbourgeois)
  • Compositions collectives durant les résidences : chaque membre propose thèmes, textes, motifs rythmiques

Depuis 2017, Un Poisson dans l’désert a publié trois disques autoproduits :

  1. La Soif du Sel (2022) : ovni indie salué par Longueur d’Ondes et Radio FMR, se distingue par un art du cut-up poétique – collage de textes et samples évoquant parfois le travail de Laurent Garnier ou Brigitte Fontaine pour la densité des textures sonores (source : Longueur d’Ondes).
  2. Micro-Faune (2021) : projet collectif avec un livret d’art participatif diffusé dans les médiathèques du Bas-Rhin (plus de 300 exemplaires écoulés sur deux ans selon l’association Fleurs de Bitume).
  3. Demo(n)s (2018) : mini-album de 6 titres, enregistré en autoproduction, qui marque un tournant plus électronique dans leur songwriting, avec des beats bricolés et des samples vocaux pitchés.

Côté supports, le collectif privilégie :

  • Edition numérique (Bandcamp, Audiomack, Discogs)
  • Micro-tirages vinyles (séries limitées de 100 à 200 exemplaires, la plupart vendus lors de concerts éphémères ou via le Disquaire Day Strasbourg)
  • Livrets d’art (zines illustrés, créations uniques pour chaque release, en partenariat avec des artistes locaux comme Lautréamont V2 ou Léa Dupaix)

Le live, chez « Poisson », n’est jamais reproductible à l'identique. Plutôt que de suivre la logique du concert « setlist/rappel », ils misent sur l’accident, l’aléatoire, le happening : il n'est pas rare de voir un spectateur invité à actionner une pédale d'effet ou à lire un poème extrait d'une boîte surprise.

Quelques chiffres clés :

  • 35 concerts et performances depuis 2018, dont la moitié dans le Grand Est
  • 7 collaborations ponctuelles avec des compagnies de danse ou des vidéastes
  • 2 créations radiophoniques diffusées sur Radio Quetsche et Radio Campus Lorraine
  • Participation à des festivals comme Festival OFF d’Avignon 2019 (scène alternative), ou bien les « Nuits de l’Abstract » à Nancy

Au fil des années, leur univers scénique s’est enrichi de dispositifs interactifs (machines à bruitages, projection vidéo DIY). Les salles ouvertes à ce style particulier demeurent minoritaires, mais les lieux « indépendants » contribuent à leur visibilité : Molodoï (Strasbourg), La Douche (Nancy), La Tête dans le Public (Reims).

Loin des grandes logiques économiques, Un Poisson dans l’désert incarne une culture du faire-ensemble et de la transversalité. Le collectif affirme son refus du star-system en partageant l’espace et la rémunération entre tous les membres et en s’impliquant dans des initiatives locales :

  • Projets de médiation culturelle avec des écoles et des centres sociaux à Strasbourg, Nancy et Metz : plus de 500 jeunes sensibilisés à la création sonore depuis 2020 (source : rapport FEDELAB Indie 2023)
  • Soutien logistique au « Disquaire Day Strasbourg » (bénévolat, ateliers, sets lives, animation)
  • Participation active à la plateforme Musique Actuelle Grand Est, réseau d’entraide et d’échange de compétences

C’est aussi l’un des collectifs à avoir adopté dès 2021 l’enregistrement multipiste sur logiciels libres (type Ardour, Audacity), et à militer pour la protection des droits des artistes indépendants sur le digital (interventions à la Médiathèque Malraux Strasbourg et à l’Université Lorraine en 2022).

Aujourd’hui, Un Poisson dans l’désert symbolise la vitalité d’un laboratoire artistique régional, prêt à franchir de nouveaux caps. Leur univers convainc par sa sincérité et sa capacité à fédérer artistes, publics et lieux indépendants dans un élan créatif où technique et poésie s’accordent à tous les temps.

Prochains défis ? Développer une tournée interrégionale, publier un livre-disque réunissant les textes et illustrations du collectif, et renforcer leurs liens avec les autres acteurs de la scène alternative du Grand Est (notamment via FEDELAB Indie).

En cartographiant cet univers mouvant, on mesure combien la scène indépendante régionale regorge d’initiatives inventives et singulières, prêtes à irriguer de nouveaux horizons artistiques. Un Poisson dans l’désert n’en finit pas d’inventer et d’essaimer, à la croisée des marges, entre poésie et engagement.