“Gagnants”, nouvelle vidéo de MICHEL CLOUP DUO [Ici d’Ailleurs]

“Gagnants”, nouvelle vidéo de MICHEL CLOUP DUO [Ici d’Ailleurs]

Danser danser danser sur les ruines est le quatrième album de Michel Cloup Duo. Et le coeur du disque – son poing serré, puis brandi – est un bouleversement social, un point de bascule (une révolution ?) et autour de celui-ci se déploient les chansons qui en proposent autant d’histoires liées, d’extensions de la lutte, d’éclats fichés dans la toile du temps.

Deux
Michel Cloup, chanteur guitariste, fondateur de Diabologum, un des groupes les plus importants du rock français dans les années 90, initie au début des années 2010 Michel Cloup Duo. Par le truchement de pédales d’effet et d’une solitude orchestrée, il y superpose les lignes harmoniques et mélodiques, les saturations et les arpèges limpides, les riffs entêtés et les explorations indécises. Ses textes sont interprétés par une voix qui oscille entre parler et chanter. Le batteur Julien Rufié (suc­cesseur de Patrice Cartier) est ancrage, point cardinal depuis le précé­dent album « Ici et là-bas » (2016). Ses tambours offrent aux chansons la pulsation sur laquelle Michel Cloup peut poser le canevas poétique de ses histoires, les cieux rougeoyants que sa guitare s’appliquera à lacérer en d’amples – ou parfois plus resserrées – songeries éclair, pluies acides ou nuages filant vers l’horizon. Danser danser danser sur les ruines est le quatrième album de Michel Cloup Duo.

Irréel
Se détacher du réel, envisager l’irréel : ce n’est pas le moindre des virages pour Michel Cloup que de chanter ce bouquet de « chansons irréalistes ». Depuis Diabologum, Michel Cloup n’a eu de cesse de caler ses mots sur la course du réel, de les arrimer à ses trajets, de tendre le long de son chemin un miroir. Les textes sont ici des mini-scénarios, des instantanés de vie, des fragments à la temporalité éclatée. Ces micro fictions, livrées par un narrateur au coeur du sujet, se révèlent autant de variations sur une utopie. Car le coeur du disque – son poing serré, puis brandi – est un bouleversement social, un point de bascule (une révolu­tion ?) et autour de celui-ci se déploient les chansons qui en proposent autant d’histoires liées, d’extensions de la lutte, d’éclats fichés dans la toile du temps.

Lumière
Puisque les temps s’avèrent sombres, Michel Cloup choisit ici d’affranchir ses chansons de leur loyauté envers la réalité, de les soulager de leur gravité et de leur faire faire un pas de côté – un pas légèrement dansant, sensiblement ivre et tanguant, une chorégraphie du bonheur trouvé, d’une joie partagée. Avec ses pointes d’humour et de tendresse. Danser danser danser sur les ruines s’offre le loisir d’une échappée en légèreté et baigne son propos dans un puits de lumière, le teinte de plus vives couleurs. Trêve, pour un temps peut-être, des monolithes qu’étaient les chansons des disques précédents : le chanteur et guitariste les fis­sure, y ouvre des brèches pour y faire entrer d’autres bruissements du monde. Outre la guitare baryton et la batterie (l’instrumentarium qui cimente le groupe) s’invitent au gré des chansons une basse, des claviers, des programmations qui viennent offrir aux monochromes du duo de nouveaux contrastes.

Chant
Il y a aussi le désir de chanter à nouveau, ou du moins de laisser les mots se faire surprendre par leur propre rythme, dévoiler la danse qui sommeille nécessairement en eux, balancer entre la parole et le chant, comme on marche sur un fil, comme on rêve éveillé. C’est ce rêve que nous chante Michel Cloup tout au long de cet album. Si elle s’aventure plus à chanter qu’hier, la voix demeure fondamentalement la même, inchangée, à la force et l’émotion intactes. Ce sont des mots de tous les jours, et la poésie qui s’en dégage ne doit rien à leur sonorité ou à leur portée symbolique ; c’est l’évidence et la force du sens de ces mots un à un enchaînés qui nous submergent.

Danse
Ce qui prime peut-être dans ce disque, c’est le rythme (les trois occur­rences du mot « danser » dès son intitulé sont une annonce). Les textes, toujours fondamentaux, acceptent parfois de moins dire, pour laisser l’énergie, la matière sonore s’épanouir et l’emporter. Plus que jamais, les chansons jouées ici sont celles d’un duo. Julien Rufié a pris une part importante dans la composition. Imaginant une pulsation, il dessine une direction ; ses fûts offrent leur socle aux chansons. Ils sculptent des motifs rythmiques pour permettre la danse – celle des mots mais aussi ici, il faut l’affirmer, celle des corps. Michel danse ses chansons sur les rythmes de Julien comme les personnages du disque dansent sur les ruines d’un monde révolu et dans un champ de nouveaux possibles.

Réaliser l’utopie
A la première écoute, on pourrait croire que trois chansons mettent à mal la cohésion utopique du disque. Il y a, d’abord, « Les vrais héros ne meurent jamais », écrite le jour de la mort du leader du groupe punk The Fall, Mark E. Smith, hymne à la musique et à l’importance que celle-ci revêt dans nos vies, au delà de nos âges et conditions. Ce morceau fiévreux, le plus long de l’album, se situe à la croisée d’esthétiques qu’il parvient à embrasser en un geste ample : hip hop, krautrock, rock, punk. Il y a, ensuite, deux chansons bouleversantes qui tranchent par leur aspect plus personnel, leur versant autobiographique. « Le futur dans tes yeux », dans laquelle le chanteur s’adresse à sa fille adolescente, et enfin « Nous perdre dans nos rires », qui clôt le disque, s’adressant à deux vieux amis brisés par la douleur écrasante du deuil, deux amis en un « pour qui le futur semble appartenir au passé ». Au final, l’art, la jeunesse et l’amitié : trois manières supplémentaires de s’émanciper du réel, d’en oublier les impasses, les espoirs déçus, d’espérer l’avenir, de l’appeler de ses voeux, coûte que coûte. Ce sont, parmi beaucoup d’autres, les pas de danse que Michel Cloup Duo nous invite à esquisser, le temps de ce disque, pour nous échapper du pré­sent. Pour mieux y revenir ensuite, l’investir et corriger sa course. Réaliser l’utopie.

– Pierre Lemarchand –